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Le père nest pas exactement un inconnu; il en est même le contraire, à bien y réfléchir, puisque son nom, Douglas Rhea, est un indice maigre (en Amérique, il y en a bien quelques dizaines), mais bien sûr aussi la synecdoque par excellence (la partie pour le tout, le nom pour lhomme en question). Aussi Stéphane Bouquet cherche-t-il dabord ce nom, auprès des renseignements téléphoniques, des services darchives de larmée (Douglas Rhea, ancien G.I., a dû quitter la France en 1966 sur décision de De Gaulle sans savoir que sa maîtresse française était enceinte), et surtout, sur le monument aux morts dédié aux combattants du Vietnam à Washington. Lultime métamorphose du nom (qui finalement représente davantage pour le spectateur que le père lui-même, Américain approximatif et bedonnant examiné de loin par une focale respectueuse) est une sorte dapothéose, puisque entre prénom et patronyme sinterpose le nom dun général glorieux: le vulgaire Douglas Rhea est en fait, selon ses propres mots au téléphone, Douglas Mac Arthur Rhea. Tel partit pour un baiser qui rapporta une tête, écrit Henri Michaux dans La Nuit remue La Traversée, à la fois documentaire, road movie, journal intime, dialogue, ne cache pas ses aspects sinon fictionnels, du moins fictionalisés; cest bien le moins pour la recherche de celui qui est pure fiction pour son fils, depuis lenfance Plus sérieusement, Stéphane Bouquet, critique de cinéma mais aussi scénariste talentueux du dernier film de Sébastien Lifshitz (Presque rien), et poète, a travaillé avant la traversée vers les USA sur le texte dune voix-off qui, dabord très présente, très écrite, se dissout et laisse place aux images, parfois aux questions du réalisateur hors-champ. Beau, intime, ce texte fonctionne aussi comme déni: celui que lon recherche ne serait somme toute, à len croire, quun prétexte Cest du moins ce quinsinue Stéphane Bouquet. Le spectateur saperçoit vite quun système de résistances sest en fait mis en place: les armes sont fourbies pour la traversée; la voix-off est née dune peur du moment de la perte des mots, celui déventuelles « retrouvailles » (les guillemets sont nécessaires car les deux hommes ne se sont jamais vus ). La voix-off, cest dabord celle de lanamnèse qui fonde (chronologiquement, et en raison) la traversée, le pas franchi pour retrouver le père. Une anecdote en sort, pour le spectateur mis dans une position semblable à celle dun analyste : " Un jour un voisin est venu voir ma mère, moi jai été très aimable, je voulais quils se revoient, mais après dîner, le voisin est rentré chez lui et il sest pendu. Cest la vérité. " Limaginaire fonctionne donc à plein, au moment même où lon veut lui faire un sort en lui assénant du réel Depuis lhypothèse de la mort du père, jusquà la décision même daccepter de faire le film (pour avoir, dit Bouquet, "lillusion de faire autre chose que seulement chercher [s]on père "), en passant par le quasi-dégoût pour le territoire traversé " Sil habite un mobil home, je ne lui dirai pas quil est mon père" , les résistances saccumulent au point quun suspens jacquespradellien assaillit le spectateur: Et si Bouquet comme Lancelot hésitant lespace de trois pas avant de monter dans la charrette dinfamie pour retrouver Guenièvre hésitait au point de faire échouer sa recherche? Les critiques sur lAmérique parcourue saccumulent : le monde, aux Etats-Unis, est comme "photocopié ", dit Stéphane Bouquet ; les renseignements téléphoniques, automatisés, y répètent stupidement "what listing ? ", tandis que les diners dautoroute ne semblent proposer que des hamburgers. La Traversée part donc des mots (le texte préparé de la voix-off), pour parvenir aux images, dabord celles du paysage (la découverte du Nouveau monde, qui pour Bouquet est aussi le monde de celui davant, du géniteur, et des ancêtres cinématographiques de tout cinéphile), puis du père, mais surtout, de Bouquet lui-même, qui fait alors davantage face à la caméra. Exclue du discours de Bouquet, cest dans le montage du film que lémotion est réintroduite par le réalisateur, par exemple lorsque, à un document darchives sur la base militaire où a séjourné le père en France, succède un panoramique qui parcourt létendue immense et répétitive dun cimetière danciens combattants, comme un annuaire des morts. Plus tard, après avoir en vain parcouru le monument aux morts des combattants au Vietnam à Washington, Stéphane Bouquet sadresse pour la première fois à Lifshitz : " Il est pas mort. Enfin pas là en tout cas ", et le soulagement provient du montage, dun plan sur locéan, serein, vivant. Mais La Traversée ne se contente pas de substituer des images à un discours dabord trop écrit; le film montre le processus de réélaboration du discours, après ce premier mouvement. Ce sont les récits différés dévénements non montrés par la caméra, comme dans la tragédie classique (dont lexemple canonique est la mort dHippolyte racontée par Théramène dans Phèdre de Racine), qui donnent au film toute sa force. Sébastien Lifshitz laisse Bouquet entrer seul chez son père, et ne le retrouve que plusieurs heures après ; une ellipse que peu de réalisateurs auraient eu laudace deffectuer. Au spectateur, elle napparaît pas, cependant comme une confiscation. Un dernier récit vaut la vision du film tout entier: cest celui que Bouquet fait à sa mère par téléphone, ayant retrouvé son père. De monologue, le récit devient un dialogue, dans lequel les monosyllabes de linterlocutrice sont chargées de lémotion par ailleurs mise à distance dans le film. De la part dune femme qui a laissé le hasard bouleverser sa vie, lindescriptible Ah bon ?! de la mère ne pouvait quêtre rohmérien. Charlotte Garson Copyright Cinefeuille www.cinefeuille.org. Tous droits de reproduction même partiels réservés. |