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Ce nest pas seulement un rapport personnel au cinéma qui se déploie dans ces textes (souvent circonstanciels), cest aussi un intérêt pour la genèse autobiographique des uvres. Ainsi, comme Chaplin est devenu millionnaire, selon Truffaut, "cela lamène logiquement à abandonner progressivement le personnage du vagabond misérable" (155) ! "Les émotions que Welles a ressenties dans sa jeunesse forment la trame de Citizen Kane" "Welles est à son meilleur quand il raconte des histoires de famille", lit-on ailleurs (157). Ce nest pas à dire que Truffaut, en Raymond Picard du cinéma, promeuve une critique des sources : "les sources autobiographiques sont déjà plus intéressantes que les biographiques mais si elles expliquent le pourquoi elles nexpliquent pas le comment, et de toutes manières elles ne forment pas lessentiel" (166). Pourquoi, alors, y revenir sans cesse ? peut-on sinterroger. Pourquoi ne pas écrire davantage sur le comment, cest-à-dire la mise en scène, les techniques cinématographiques ? Truffaut a sans doute répondu à cette question en faisant du cinéma. Reste que le titre Le Plaisir des yeux est problématique, sinon immotivé. Cest peut-être dans une étrange hostilité envers le "cinéma-vérité" ("Lettre contre le cinéma-vérité", non-daté, 354-355) que lon peut repérer loriginalité de la critique de Truffaut, qui consiste à articuler la première personne à la fiction, et non à la vie réelle. Ainsi, dire "je", ou capturer sur la pellicule la croissance effective, "réelle", du petit Jean-Pierre Léaud depuis Les 400 coups, cest déjà entrer dans la fiction. "Jean-Pierre Léaud est un acteur anti-documentaire, et même quand il dit bonjour, nous basculons dans la fiction, pour ne pas dire dans la science-fiction" (1984, 282). Le filmage du biographique (que Truffaut a poursuivi dans son uvre), ce nest pas de la biographie filmée, mais déjà de la fiction. Dès 1957, Truffaut voit dans la sphère alors émergeante de lintime non pas un rétrécissement des "sujets" au cinéma, mais la promesse dune forme nouvelle, intrinsèquement liée à la littérature : "Le film de demain mapparaît donc plus personnel encore quun roman, individuel et autobiographique comme une confession ou comme un journal intime" (1957, p. 338). Cest pourquoi, quand, dans la lignée de Bazin (auteur de "Pour un cinéma impur. Défense de ladaptation", dun article sur ladaptation du Journal dun curé de campagne par Bresson, et de textes importants sur le théâtre à lécran), il écrit sur ladaptation de livres au cinéma, il honnit les scénaristes Aurenche et Bost ces "Viollet-le-Duc de ladaptation", écrivait Bazin en 1951, alors fameux et prolifiques : "En supprimant le "je" du narrateur, Aurenche et Bost "objectivent" le récit et plutôt quadapter un roman qui sappelle Le Diable au corps, ils portent à lécran la récapitulation danecdotes et de faits divers contenus dans ce roman" (1958, 352). Ce qui est perdu dans la disparition de la première personne, cest tout ce qui fait selon lui le prix dun livre ou dun film : sa voix narrative. Un cinéma dauteur "garantit" en quelque sorte contre des représentations ainsi "objectivées", et pour être plus précis, "mythologiques" selon le sens qua donné Roland Barthes à cet adjectif dans ses Mythologies recueillies en 1957. Avec celle de lenfance (comme miroir de la cruauté des adultes, cliché qui a la vie dure), la plus révoltante de ces représentations, pour Truffaut, cest celle du peuple, du prolétariat. Dans larticle le plus fameux de ce recueil, "Une certaine tendance du cinéma français" (Cahiers du cinéma, 1954), Truffaut récrimine plus quil ne demande : "Quelle est donc la valeur dun cinéma anti-bourgeois fait par des bourgeois, pour des bourgeois ?" (311). Contre le réalisme de "la vie telle quon la voit dun quatrième étage de Saint-Germain-des-Prés" (312), faire table rase consisterait donc à limiter son champ dinvestigation, à commencer par filmer ce dont on a une expérience intime. En 1960, Truffaut prolonge ainsi une phrase de Bazin presque citée mot pour mot mais sans guillemets : "lécran ne constitue pas une fenêtre sur le monde mais un cache" (p. 22) ; mais plutôt quun commentaire sur le statut du réalisme au cinéma ou le rôle du référent dans ce médium (cest ainsi quon peut la lire chez Bazin), cette assertion revêt une fonction quasi pragmatique, voire prescriptive : les jeunes réalisateurs (ses exacts contemporains) devraient se souvenir qu "on est extrêmement servi par ses limites" (id.). Ce qui précède explique la précellence théorique de lauteur, rendue fameuse par lexpression de "politique des auteurs" aux Cahiers du cinéma, et de auteur theory dans les pays anglophones (aux Etats-Unis, par exemple, cette précellence a été à la fois précédée et relayée par la création de la Directors Guild en 1935). Elle se résume trop simplement pour ne pas être demblée discutable : un film est avant tout loeuvre de son auteur. Tautologie ? Non, si lon pense que Truffaut nécarte pas ainsi le producteur, ni même le public. Mais les rapports des uns et des autres sont avant tout une rivalité dintérêts, une dépendance qui doit trouver ses limites : le réalisateur qui veut faire des films à petit budget va directement contre lintérêt financier du producteur, puisque celui-ci est rétribué proportionnellement au budget et non aux recettes. Cependant, Truffaut rejette sa stigmatisation comme bouc émissaire, excuse toute prête pour réalisateurs ratés ("si le producteur mavait laissé faire "). Quant au public, cest encore lambivalence que Truffaut préconise envers lui, sans hésiter à le comparer au client dune prostituée (le réalisateur) qui le satisfait tout en lui refusant sa bouche. Limportance accordée au réalisateur donne lieu à de nombreux articles monographiques, quils célèbrent des maîtres (Bresson, Chaplin, Renoir, Rossellini, Cocteau, Guitry, et leurs "frères", "Ford, Lang, Kurosawa, Sternberg, Walsh, Vidor ", 374), "leurs pères" ("Griffith, Lubitsch, Murnau, Dreyer, Mizoguchi, Eisenstein, Stroheim", id.), ou des cinéastes moins importants (de Broca, Pierre Kast, Claude Miller ) ; ou encore, quils dénoncent la suprématie des "Intouchables", Clouzot, Clair et Clément (341). Alors que Bazin sintéresse à la fois aux genres cinématographiques, aux tendances théoriques et historiques et aux cinéastes qui les incarnent, Truffaut reste parfois trop spécifique, sans pouvoir ou vouloir effectuer une synthèse qui dépasserait la liste. Les énumérations, sortes de pré-articles, sont dailleurs intéressantes dun point de vue historique, car lon voit sy mêler des noms célèbres à dautres oubliés : on citera par exemple la liste, en 1960, de la "Nouvelle Vague", "Un terme [qui] a séduit", écrit-il déjà, "puis irrité" : "Aux noms de Louis Malle, Claude Chabrol, Claude Bernard-Aubert, Alain Resnais, Agnès Varda, Georges Franju, Jacques Baratier, Edouard Molinaro, Jean Rouch, Jean Valère, viendront sajouter ceux de Jacques Rivette, Jacques Doniol-Valcroze, Philippe de Broca, Eric Rohmer, Paul Paviot, Marcel Hanoun, Jean-Luc Godard, Jean-Daniel Pollet, Michel Drach qui viennent tous de tourner un film." Les articles qui comptent, dans lhistoire de la critique, sont souvent polémiques, et cest pour cela que la dernière partie du recueil, "Un peu de polémique ne fait pas de mal", contient les textes les plus influents. Fustiger une "critique des intentions" (absurde parce que reposant sur des assomptions invérifiables), cétait assainir tout un pan rassis de la critique des années 1950, et Truffaut a accompli cette tâche avec un humour salubre dans "Les sept péchés capitaux de la critique" (Arts, 1955). Les formules à lemporte-pièce foisonnent aussi dans tout Le Plaisir des yeux : "un film vaut celui qui le tourne" (18 ; voir aussi p. 336 et 353) ; "il ny a pas de bonnes histoires, il ny a que de bons films (il sagit dune paraphrase de la formule de Jean Giraudoux : "Il ny a pas de bonnes pièces de théâtre, il ny a que des bons auteurs") , tous basés sur une idée profonde, et qui doit toujours pouvoir se résumer en un mot : Lola Montès est un film sur le surmenage, Elena et les hommes sur lambition et la chair [ ]" (23 ;). De tels raccourcis, qui trouvaient leur raison dêtre en leur temps, font peut-être perdre de leur valeur aux propos lus aujourdhui. La "politique des auteurs" continue de présider à lactivité scripturaire de nombreux critiques de cinéma, comme elle continue aujourdhui de correspondre à la pratique de certains cinéastes (Agnès Varda par exemple, ou dautres réalisateurs auto-produits), mais la théorie du cinéma a fait du chemin. En revanche, ses textes plus légers, presque des témoignages de circonstances, frappent par une pertinence théorique indirecte, dans un domaine qui demeure assez inexploré par la théorie : la direction dacteurs. Il faut donc lire la partie du livre "Vive la vedette !", en rendant tout son sens à lenthousiasme de midinette de son titre. Dans "Je ne connais pas Isabelle Adjani" (LExpress, 1975), François Truffaut parle avec une rare sincérité de la fascination quun acteur peut exercer sur un réalisateur, tout en revenant indirectement à la mystique bazinienne du cinéma comme trace de la vie déposée sur la pellicule : "Elle est la seule actrice qui mait fait pleurer devant un écran de télévision et, à cause de cela, jai voulu tourner avec elle très vite, car je pensais que je pouvais, en la filmant, lui voler des choses précieuses, comme, par exemple, tout ce qui se passe sur un corps et un visage en pleine transformation. Alors, me voilà dans la caverne dAli Baba faisant des allers et retours et croisant son regard, qui semble me dire : "Cest tout ce qui vous intéresse ? Cest tout ce que vous trouvez à voler ? Une lampe à huile, un rocking-chair cassé, une larme, un battement de cils, un petit bateau de verre Vraiment, cest tout ?" (247) Charlotte Garson Copyright Cinefeuille www.cinefeuille.org. 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