SUEURS FROIDES (VERTIGO)

 

 

 

Il y a une très belle scène dans Vertigo d’Hitchcock. James Stewart suit Kim Novak : elle prend une petite porte dans une ruelle. Il se faufile, telle Alice, lui qui est si grand, dans une pièce obscure, antichambre de la réalité. Une lueur dépasse d’une autre porte, légèrement entrouverte. Il glisse un œil et voit une lumière très forte, des couleurs très vives : devant la porte se trouve un fleuriste, mais les fleurs sont si colorées et l’antichambre d’un bleu si sombre qu’on se croirait dans un autre monde. Nous voyons Madeleine choisir un bouquet (plan subjectif de Scottie) ; puis, contrechamp : nous voyons  le regard de Scottie, au sens propre cette fois (ses yeux). Mais son regard est comme bloqué, figé dans le mur - image de l’impuissance. Et qu'y a-t-il dans le mur, juste à côté de la porte ? Un miroir, un miroir qui renvoie l’image de Madeleine. Vertigo raconte l’histoire d’un passage, passage forcément transgressif, forcément tragique, de l’autre côté du miroir. Ou comment Scottie crée la figure de Madeleine et la fait passer de l’idéal inaccessible à la fille facile. La femme mariée, la blonde glacée et racée, celle qui semble dotée d’une aura (le visage de Novak est fortement éclairé dans la première partie du film, d’une lumière verte qui réapparaît au moment de la transformation), et qui - avec un nom comme le sien c’est bien la moindre des choses - est à la recherche de son passé, cette femme intouchable, donc, devient une brune un peu vulgaire (elle vient du Kansas, ne porte pas de soutien-gorge, et répond au nom de Judy, tellement moins noble que celui de Madeleine). Scottie recrée à partir de la créature Judy l’idéal perdu - et qui n’a jamais existé puisque Madeleine était Judy.

Ce passage est aussi celui de la verticalité à l’horizontalité. La verticalité, c’est le vertige, le regard impossible de Scottie. Ce sont les plongées et contre-plongées liées à la chute (policier du début, Madeleine, Judy, ou encore Scottie essayant de monter un escabeau), et liées au cauchemar (Scottie dans son lit). La verticalité renvoie donc fatalement Scottie à sa propre impuissance - à sauver la femme, à la posséder. L’horizontalité, au contraire, est le monde apparemment plus rassurant du champ/contrechamp, du regard possible, faussement réciproque (chacun ne regardant que soi).

Plus tard, Madeleine lui racontera son cauchemar : un couloir noir et des éclats de verre. L’imaginaire de Madeleine correspond donc à celui de Scottie : il ne s’agit plus que de « briser la glace » (n’oublions pas qu’elle tombe à l’eau, miroir horizontal) de rompre la distance fatale entre les êtres, et, à plus forte raison, entre les êtres réels et imaginaires. C’est dans une glace que Scottie observe Judy devenir Madeleine - elle devient la copie de l’Idée originelle - et il ne peut voir le pendentif qui causera la perte de Judy qu'en reflet. Quant à l’autre personnage féminin, une amie styliste, elle est invisible à ses yeux, cachée qu’elle est derrière ses lunettes, verres qui l’éloignent définitivement du regard de Scottie.

Scottie est un Narcisse à la recherche d’une Echo, d’où la structure du film en miroir, avec les deux femmes - qui ne sont qu’une - et la même mort : un long cri retentit - un écho. Vertigo est l’histoire d’une damnation : celle de Judy condamnée à n’être jamais elle-même et à « chuter » éternellement, et celle de Scottie, condamné à tuer la femme qu’il aime. Il devient ainsi Orphée, ressuscitant son Eurydice pour mieux la renvoyer au royaume des morts (Orphée passe chez Cocteau de l’autre côté du miroir pour atteindre la femme aimée).

Le générique entièrement composé autour de la figure du cercle (verticalité qui essayerait désespérément de devenir horizontalité), comme tout le film du reste, laisse apparaître le titre sur le regard, mieux dans le regard de Kim Novak. Ce très gros plan sur son œil est repris lors de la séquence du maquillage, c’est-à-dire quand elle accepte de correspondre au regard de Scottie. Lorsque Judy se prépare, elle se regarde dans un miroir, Scottie l’observe avec des yeux exorbités, et la caméra légèrement décalée met en évidence ce regard. Un peu avant, le même cadrage montrait Sottie regardant Madeleine regardant le tableau de Carlotta - son double passé, son reflet mort. Judy/Madeleine/Carlotta/Kim se regarde, Scottie/John/James regarde sa créature (son propre regard), le spectateur regarde Scottie (qui est spectateur). Le regard a changé de camp, le spectateur contemple son propre regard sur le film, devient lui-même Narcisse, et le film un immense miroir renvoyant au spectateur l’image d’un spectateur amoureux d’un film qui se déroule devant ses yeux. Et, dans spectateur, il y a spectre. L’impossibilité pour les personnages de passer de l’autre côté du miroir ne peut s’annihiler que dans la mort. Cette impossibilité devient celle du spectateur qui reste fatalement emprisonné de l’autre côté de son écran, damné lui aussi, regardant éternellement la même histoire se répéter, le même film passer devant ses yeux - pour ne surtout pas mourir.

Martin Drouot

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