|
LA VOITURE
Filmer une
voiture : apparemment rien de plus naturel si on regarde le nombre de scènes
dans une voiture. C’est en réalité d’une rare complexité quand on pense à tous
les problèmes de mise en place, place de la caméra, d’un caméraman, d’un
ingénieur du son, d’un perchman, du réalisateur à l’intérieur, sans considérer
le problème des comédiens qui ne savent pas conduire, du bruit du moteur qui
vient couvrir les voix, du montage et des faux raccords. Il faut donc être
masochiste ou avoir une très bonne raison pour tourner dans une voiture. C’est
que le voiture, loin d’être un pur véhicule, est toujours le lieu de scènes
fortes, aussi bien au niveau des personnages, que du cadre et de la liberté
qu’elle insuffle.
Huis clos : la
voiture comme enfermement
Dans
Ten on ten,
Kiarostami explique que c’est dans une voiture que les personnages peuvent se
dire la vérité puisqu’ils sont côte à côte et non pas face à face. Il y a un
effet métaphorique de la voiture qui enferme le personnage, c’est le lieu d’une
psychanalyse, d’un déploiement verbal, comme c’est le cas dans
Ten,
où le fils et la mère s’affrontent. Le dispositif est léger, caméra numérique
et micro cravate, et ce sont les personnages, les
acteurs, qui mènent l’action davantage que des plans constitués a priori.
Au-delà de la
vérité révélée dans l’enfermement de la voiture, la psychanalyse peut avoir
lieu parce qu’il y a du mouvement ; comme le paysage, la ville autour,
défilent, le spectateur a l’impression que le personnage avance également
intérieurement. La voiture chez Kiarostami est lié à une recherche plus encore
qu’à un trajet. Dans
Et la vie
continue,
c’est un cinéaste et un enfant qui partent retrouver les enfants acteurs du
précédent film de Kiarostami (Où
est la maison de mon ami)
après un tremblement de terre. Et ce n’est pas tant le résultat de la recherche
qui compte que le trajet lui-même, celui du personnage. Le film s’arrête sur la
révélation de ce que les enfants recherchés sont devenus : on ne les verra
jamais, signe qu’ils deviennent de purs signes, des objectifs à un trajet
intérieur qui n’a nul besoin de trouver un résultat dans le visible.
Cadre
Même phénomène
quand la voiture est filmée de l’extérieur, comme c’est le cas dans
La Captive
de Chantal Akerman, comme c’est le cas au début de
Gerry
de Gus van Sant – qui dit d’ailleurs s’être inspiré d’Akerman. La voiture est
une protection, presque une prison, et le pare-brise, un voile, un écran entre
le personnage et le spectateur. Dans ces deux films, on assiste à la
déliquescence du rapport entre les deux personnages. Et le cadre de la voiture
entoure – cadre – les scènes de destruction du lien.
Car la voiture
a l’avantage de tout encadrer naturellement. Il y a donc une abstraction,
quelque chose de pictural qui se prête parfaitement à la composition formelle.
Par exemple, dans
Le Plein de
super,
la scène où apparaît Etienne Chicot est chorégraphiée, discrètement
chorégraphiée, puisque la voiture du film s’arrête sur une aire, la caméra
panote vers la voiture de derrière, au second plan, où on le voit en train de
discuter argent avec son beau-père. Ils sont tous les deux assis à l’intérieur
et donc encadrés. Tout le problème d’Etienne Chicot est de sortir de ce cadre,
cadre de son obsession pour son ex-femme, pour l’argent, et d’entrer dans la
première voiture, en amorce, celle d’une libération par l’amitié.
Décadrage
Liberté
Dans ce film,
comme dans beaucoup d’autres – c’est le principe du road movie –, la voiture
permet un film buissonnier, offrant la possibilité d’improviser, d’avoir ou de
donner une grande impression de liberté. Dans les films de Kiarostami, la
voiture met côte à côte deux personnes qui ne devraient pas être en contact. Ce
nouveau lien, parce qu’il crée de la différence et du nouveau – du
jeu
– est un argument dramatique en soi, un appel à l’inattendu doublé souvent par
le choix d’un enfant face à un adulte, comme dans
Et la vie
continue.
Dans
Le Goût de la cerise,
le personnage conducteur prend en route ceux qu’il n’aurait pas dû croiser et
qui vont donc lui apporter quelque chose d’inattendu, le goût de la cerise. Au
fond, la voiture réussit le croisement entre le fondement du drame (du nouveau
dans le même, et comment le nouveau change le même en autre) et une liberté
absolue de ce drame (le nouveau peut être complètement nouveau sur la route).
La voiture est
toujours un lieu d’expérience : abstraite quand Lynch filme les lignes sur la
route la nuit, narrative avec l’embouteillage du
Week-end
de Godard ou quand Pialat fait se disputer dans une voiture Marlène Jobert et
Jean Yann pendant toute une première moitié d’un film,
Nous ne
vieillirons pas ensemble.
La voiture devient alors un monde en soi, où tout est possible, rester, partir,
mourir.
Martin Drouot
Copyright Cinefeuille www.cinefeuille.org. Tous
droits de reproduction même partiels réservés.
Réagir sur ce texte
|