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VOYAGES

France/Pologne/Belgique). Réalisation, scénario Emmanuel Finkiel. Image Hans
Meier, Jean-Claude Larrieu. Son Pierre Gamet, François Waledisch. Montage
Emmanuelle Castro. Interprétation Shulamit Adar, Liliane Rovère, Esther
Gorintin, Nathan Cogan... Production Les Films du Poisson; Yaël Fogiel.
Distribution Agora Films (1999, Durée 1 h 55. |
Un plan parmi d'autres retenu: Riwka (Shulamit
Adar), la soixantaine, contemple à travers la fenêtre embuée de son bus
tombé en panne sur la route d'Auschwitz le visage du passager d'un autre
car. Quelques instants d'éternité passent alors. A quoi songe-t-elle? Avec
qui dialogue-t-elle? Avec les vivants et les bribes de mémoire qu'ils
tentent de recoller? Ou avec les morts et toutes les fictions possibles,
tragiques et heureuses, ici et là nouées et dénouées?
Voici l'un des charmes du très beau film d'Emmanuel Finkiel: traiter de
sujets graves avec finesse, délicatesse et ce soupçon d'humour qui, ici
plus qu'ailleurs, est la politesse du désespoir. Car Voyages, qui croise
habilement trois histoires (le jeune cinéaste n'a-t-il pas été l'assistant
de Kieslowski sur “Bleu/Blanc/Rouge”?), tresse une chronique mélancolique
qui se coltine nombre de questions clés: celle de l'identité fragmentée,
de la filiation brisée, de la diaspora juive pulvérisée par la Shoah et de
la réalité contemporaine d'Israël.
Mine de rien, c'est une somme qui, au travers d'une génération marquée
dans sa chair, couvre un demi-siècle d'histoire. Le premier récit
n'accomplit-il pas un pèlerinage en Pologne et le dernier ne s'achève-t-il
pas en Israël? Au cœur de chaque chapitre, une figure de femme. Premier
volet: Riwka retourne sur les traces de son enfance. Son mari
l'accompagne, mais le dialogue est des plus difficiles. Dès lors, petites
et grandes histoires se mêlent intimement. Malgré la douleur du périple, le
groupe qu'ils côtoient tente de rester de bonne humeur. Arrivée aux portes
d'Auschwitz, Riwka s'assoupit. La souffrance est sans doute trop grande.
Le cinéaste qui flirte tant avec le documentaire reconnaît ici les limites
de la fiction: rejouer l'émotion serait insoutenable.
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Le deuxième volet, le plus douloureux, se passe à Paris et se centre sur
Régine (Liliane Rovère), une sexagénaire. Un appel téléphonique venu
d'ailleurs, et un homme qui prétend être son père se présente, cinquante
ans après les camps. Peu à peu, le doute s'instaure. Qui est-il? Est-il
vraiment celui qu'il dit être? Dans une scène superbe où, une fois encore,
fiction et documentaire s'interpénètrent, Régine compare ses photos
d'enfance – d'authentiques clichés d'époque – avec d'autres dérobées au
vieil homme. Trouble de l'artifice et du vrai qui se mêlent: quelle est
l'histoire véhiculée par ces images? Est-ce celle du film, racontant le
fragile espoir d'une paternité recouvrée, ou celle de la réalité et du
souvenir funeste de tant de vies brisées?
Dernière partie, la plus ouverte, la plus contemporaine. Vera (Esther
Gorintin), une malicieuse octogénaire, débarque de Russie sur le sol
israélien avec pour destination Tel-Aviv. Une cousine perdue de vue depuis
trente ans est son unique point de repère. Elle traverse la ville,
moderne, agressive, individualiste, véritable labyrinthe où personne, à
son grand dam, ne parle le yiddish. L'identité culturelle fondée sur la
langue s'avère dès lors, pour Vera, un mythe révolu. Et de constater
mélancoliquement: “En Israël, il n'y a plus de Juifs, mais seulement des
Israéliens.” De fait, la terre promise se révèle pour elle terre d'exil.
Elle retrouve cependant sa cousine, la quitte, contemple enfin la mer –
malgré les barbelés. Et rencontre par hasard Riwka, en qui elle trouve
enfin un véritable interlocuteur, avec qui elle partage langue et
histoire. Peu après, elle disparaîtra, happée par un bus, comme une
génération disparaît dans l'oubli.
Voyages, par le biais de ses pérégrinations, confronte les témoins d'un
drame à nul autre pareil. Mais il le fait sur un mode mineur, privilégiant
les émotions ténues, évitant toujours le pathos que pourrait susciter
telle ou telle rencontre. Il décrit le mouvement perpétuel d'une
génération qui erre, cherche des traces, des signes du passé, vit d'un
deuil qui ne peut se faire et, peut-être, finalement, tourne la page.
“Pour moi, l'oubli est une composante de la mémoire” remarque le jeune
cinéaste1. Le film montre aussi un doute qui s'insinue, taraude les
relations. Mais Finkiel ne dramatise jamais, ou si peu. Il aime les
demi-teintes, saisit les gestes simples, à l'instar du cinéaste japonais
Ozu qu'il dit admirer.
Au-delà de la complexité, la construction balance perpétuellement
entre fiction et documentaire, passe du clos (le bus du premier volet ou
l'appartement du second) à l'ouvert (Tel-Aviv), du présent au passé, du
repli sur soi au regard sur l'autre, d'une profonde douleur à une certaine
lumière. Voyages nous livre des fragments d'histoires à la fois
singulières et universelles, des portraits douloureux et attachants, des
récits qui n'en finissent pas de nouer dans nos cœurs de secrets et
interminables prolongements.
Bertrand Bacqué
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